Vendredi 20 Octobre 2017

Mis à jour le Ven. 20 Oct. 2017 à 09:43

L'aventure posthume

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Le scénario du moment de la mort
Mourir n'est pas aussi simple qu'on le croit. Qu'on envisage l'événement du point de vue du corps autant que de la conscience.
Mme Blavatsky avait déjà signalé (en 1877) qu'il ne fallait pas trop se fier aux apparences. Les signes classiques de la mort qui, à l'époque, autorisaient la rédaction du bulletin de décès n'étaient pas des critères sûrs. Tant que le corps subtil n'a pas relâché ses liens avec le physique, et que les organes vitaux n'ont pas subi de dommages irréparables, un réveil est toujours possible. On s'en est rendu compte avec les techniques modernes de réanimation.
Quant à l'être conscient, le dernier soupir exhalé par le corps ne marque pas la fin de tout. Loin de là. De même qu'au théâtre, une fois tombé le rideau sur la dernière scène, le plateau et les coulisses deviennent le siège d'une grande activité, de même l'homme, quittant la scène du monde, découvre en se retirant dans sa sphère psychique un étrange spectacle, d'une extraordinaire intensité : la revue complète de toute sa vie écoulée. Même en cas de mort violente.
Dans un article publié en 1889 « La mémoire chez les mourants » Mme Blavatsky cite un texte théosophique (datant de 1883) dont l'actualité saute aux yeux après les enquêtes du Dr Moody :
« Au dernier moment, la vie tout entière est reflétée dans notre mémoire : elle émerge de tous les recoins oubliés, image après image, un événement succédant à l'autre. Le cerveau mourant déloge les souvenirs avec une impulsion de la dernière énergie et la mémoire restitue fidèlement chacune des impressions qui lui avaient été confiées pendant la période d'activité du cerveau...
« Aucun homme ne meurt fou ou inconscient — comme l'affirment certains physiologistes. Même un individu en proie à la folie, ou à une crise de delirium tremens, a son instant de parfaite lucidité au moment de la mort, bien qu'il soit incapable de le faire savoir aux assistants. Souvent, l'homme peut paraître mort. Pourtant, après la dernière pulsation, entre le dernier battement de son cœur et le moment où la dernière étincelle de chaleur animale quitte le corps, le cerveau pense et l'Ego passe en revue en quelques brèves secondes l'intégralité de sa vie.
« Aussi parlez tout bas vous qui vous trouvez près du lit d'un mourant, en la présence solennelle de la mort.
« Tout spécialement observez le calme dès que la mort aura posé sa main moite et froide sur le corps. Parlez tout bas, dis-je, de peur de troubler le cours naturel des pensées qui reviennent et d'empêcher l'activité intense du Passé projetant sa réflexion sur le voile du Futur... [Note 1] »
Que se passe-t-il en réalité ? Dans l'article cité, ainsi que dans La Clef de la Théosophie, Mme Blavatsky donne d'importants détails. A l'instant où le corps et les sens physiques cessent leurs fonctions, la conscience de la personne se fraie graduellement une voie d'évasion à travers les couches de son monde psychique (souvent, les mourants « voient » des parents décédés les accueillir avec affection) pour atteindre finalement, en pleine lucidité, une zone spirituelle directement placée sous la lumière propre de l'Ego.
Pendant un court instant, l'ego personnel devient un avec l'Ego individuel et omniscient.
« Si, au moment du grand changement que l'homme appelle la mort, ce que nous désignons comme "la mémoire" semble nous revenir dans toute sa vigueur et sa fraîcheur... ne serait-ce pas dû simplement au fait que, pendant quelques secondes au moins, nos deux mémoires (ou plutôt les deux états de conscience, l'inférieur et le supérieur) se rencontrent pour ne faire qu'une et que le mourant se trouve sur un plan où il n'y a ni passé ni futur mais où tout est en un seul présent ? [Note 2] »
Les descriptions des rescapés de la mort, interrogés par le Dr Moody, concordent étonnamment avec ces explications psychologiques de la Théosophie.
Dans cette extraordinaire expérience de transfert de la conscience terrestre jusqu'au plan de l'Ego, ce dernier a été perçu comme un Être de Lumière, plein d'amour et de bienveillance. Les témoins assurent : une compréhension mutuelle s'établit d'emblée, dans un dialogue sans mot. Comment s'en étonner ? La personnalité a été tout au long de son existence comme une branche soutenue par le tronc vivant de l'Ego. A l'heure où la sève se retire, elle retrouve la source dont elle n'avait jamais été séparée.
C'est aussi à ce moment que s'illumine le sommet du cœur, comme l'a enseigné la Brihadâranyaka Upanishad [Note 3].

L'instant de vérité
Observons bien les conditions de la vision : au seuil même de la mort, plus d'émotion, plus de crainte ni de projet. La pleine lumière. En un clin d'œil, le mourant se révèle à lui-même.
« Mais cet instant suffit pour lui montrer tout l'enchaînement des causes qui ont opéré sa vie durant. Il se voit et se comprend tel qu'il est, dépouillé de toute flatterie et cessant d'être dupe de ses propres illusions. Il lit sa vie en spectateur qui contemple l'arène qu'il quitte ; il sent et reconnaît la justice de toute la souffrance qu'il a subie [Note 4]. »
Sans exception, chacun vit un jour cet instant de vérité. Parfois même, c'est le film de plusieurs vies successives qui se déroule à l'œil intérieur d'hommes bons et saints [Note 5] : « ils reconnaissent alors la loi de karma dans toute sa majesté et sa justice... ».
Tous ceux qui ont vécu cette expérience, et ont eu la chance de revenir, affirment avoir perdu toute crainte de la mort. Et la vie a pris désormais le sens nouveau d'une partie à jouer avec ferveur. Sur deux tableaux : comprendre et aimer. C'est précisément sur cette double voie — jñâna (connaissance) et bhakti (amour et service dévotionnels) — que l'Ego pousse sa personnalité sur l'échiquier terrestre — si elle veut bien obéir à ses sollicitations.

L'aventure posthume
Et après ?
Personne, dit-on, n'est revenu pour décrire la suite de l'aventure posthume.
L'homme ordinaire qui vit rivé à son corps physique est bien incapable de s'en passer pour penser et vouloir, alors que certains mystiques tibétains s'exercent, dit-on, au transfert de la conscience hors de ce corps. Ce qui leur permet de traverser le Bardo (la période post mortem) en voyageurs avertis [Note 6]. En attendant cet exploit futur, M. Dupont meurt bel et bien. La séparation définitive qui se produit entre l'âme personnelle et son soutien de chair entraîne une désorganisation profonde : la machinerie psychique est mise hors service pour un temps.
Quelles que soient les conditions du décès, mort naturelle ou violente, survenant dans l'enfance ou à un âge avancé, et que l'homme soit bon, mauvais ou indifférent la conscience le quitte aussi soudainement que la flamme quitte la mèche quand on la souffle. Le matérialiste triomphe ?
Détrompons-nous. Il faut le temps que des mécanismes naturels se déclenchent pour organiser dans le corps psychique, « choqué » par la mort, une espèce de « cerveau » assez structuré pour autoriser une vague conscience personnelle à ce niveau. Mme Blavatsky a fait cette suggestion : « Le corps astral qui, pendant la vie est recouvert de l'enveloppe physique grossière, devient à son tour — une fois que la mort physique l'a libéré de cette carapace — la coquille qui abrite un autre corps plus éthéré. »
Cette élaboration commence aussitôt après la mort. Un tel processus se répète à chaque transition quand la conscience passe d'une sphère à l'autre. « Mais l'âme immortelle... ne change jamais, et reste indestructible. »
Rappelons ici ce que nous avons appris de l'Inde : le décédé doit se constituer un corps spécial (deha ou sharîra) pour goûter les jouissances ou souffrances post mortem. En fait, on le voit, ce corps est plutôt une base intérieure de conscience, un champ psychique assez structuré pour y recevoir les expériences propres au plan abordé.
La conscience personnelle va-t-elle d'ailleurs se réveiller complètement à chaque étape avant de rejoindre sa source ?
La réponse est non. En général. Il y a des exceptions [Note 7]. Et des exceptions aux exceptions [Note 8].
Cette disposition de la Nature est d'ailleurs fort heureuse. Car le monde de la mort est un monde d'effets que subit la conscience, sans pouvoir exercer le contrôle de la volonté. Et il se trouve que la traversée de l'univers psychique, ou astral, n'est pas de tout repos.

Un étrange creuset d'alchimiste
Faisons le point : le corps subtil privé de son prolongement physique n'est plus d'aucune utilité pour l'Ego. Commence alors un phénomène de rejet de cette enveloppe qui a fait son temps, et est vouée à la décomposition. Mais en se dégageant de cette entrave, l'Ego va entraîner avec lui — un peu comme un puissant aimant attire la limaille de fer en suspension dans un liquide — toutes les énergies psychiques du corps astral qui sont en harmonie avec sa nature. Une image plus poétique est celle du cygne (Hamsa) de la légende indienne qu'on dit capable de séparer, pour s'en nourrir, le lait de l'eau.
Cette phase est capitale : elle permet à l'Ego de réunir tout le butin spirituel de la vie qui vient de s'écouler. Il paraît que cette opération, qui finalement ampute l'animal psychique de ses forces vives, ne se fait pas sans mal. Ce n'est pas une idéale décantation. On peut évoquer un creuset d'alchimiste où travaille une masse en fusion pour aboutir à séparer le métal pur de ses scories. Mais ici nous n'avons pas affaire à des éléments inertes : la séparation des énergies terrestres et célestes est un processus... énergique.
Il est question d'une sorte de lutte à mort, un combat suprême entre les deux pôles de la personnalité. C'est qu'il y a une énorme force psychique cachée dans nos passions, nos désirs insatisfaits, notre attachement farouche à la terre.
De toutes les régions du kâma loka des bouddhistes, cette zone astrale où a lieu cette expérience purgatorielle, est bien celle où les énergies de kâma (le désir) se déchaînent de toute leur force [Note 9], jusqu'au moment de la seconde mort qui libère l'Ego de son fardeau.
S'il existe un jugement des morts, ne serait-ce pas à ce point du kâma loka qu'il se situe ? Il est vrai qu'il y a eu déjà la vision panoramique de la vie à l'heure dernière. Une vision globale, impartiale, mais sans condamnation. Ici, au contraire, l'âme personnelle est dans la balance. Tout l'agrégat des énergies psychiques d'une vie entière va-t-il être abandonné comme un inutile rebut dont rien ne mérite d'être sauvegardé ? Ou bien se trouvera-t-il, dans toute cette masse, quelque filon d'humanité spirituelle à exploiter par l'Ego, pour l'intégrer à sa nature impérissable ?
Sauf exception, dans le cas d'êtres grossiers et méchants dont la personnalité se réveille et s'active dans le climat de ce kâma loka, l'homme n'assiste pas consciemment à cette tempête, qui serait pour lui un inutile cauchemar — de même que la nature le préserve de sentir la désagrégation de son corps physique avant la mort.
Dans son aventure posthume, l'homme normal — ni ange ni bête — ne souffre pas les tortures dont le menace l'exotérisme des religions. Et dans le kâma loka, il ne purge pas une peine en attendant de mériter le ciel : il se dépouille de tout ce qui ne peut y entrer.
Les peines viendront plus tard, dans la prochaine incarnation, où les conséquences des actes erronés se présenteront dans des conditions où l'homme complet, avec une intelligence et une volonté actives, pourra y faire face en mobilisant toutes ses ressources. Dans les conditions mêmes où il a engagé sa responsabilité karmique dans la vie précédente.
En attendant, la mort est une phase de repos et d'intense assimilation pour l'Ego.
Quant au corps psychique abandonné après la seconde mort, il est voué à la désagrégation. On lui donne le nom imagé de coque astrale (en anglais : astral shell) pour signifier qu'il est vide de toute conscience humaine. Ce n'est qu'une enveloppe bourrée d'énergies de désir (un kâma rûpa). Privée de toute intelligence et de sens moral, elle conserve cependant, comme une bande magnétique, toutes les informations relatives à la personnalité défunte — en fait, tous les skandha [Note 10] y sont comme photographiés. Qu'un médium se mette en rapport avec une pareille entité — en lui offrant les services de sa propre constitution humaine — il donnera l'illusion parfaite aux assistants d'être relié à l'esprit vivant d'un décédé. Mémoire des faits, intonation de la voix, façon d'écrire, de dessiner, tics, habitudes — toute l'information est là, comme dans une cassette de haute fidélité. Il suffit de l'activer par le canal d'un « lecteur » convenable [Note 11]. Pendant ce temps-là, l'Ego est loin. Si l'on peut dire.

Une naissance au ciel
Sauf si l'Ego n'a rien pu glaner — auquel cas la réincarnation presque immédiate est inévitable — une nouvelle métamorphose va se produire.
Les éléments spirituels soutirés à la personnalité vont maintenant induire l'élaboration par l'Ego d'un cadre particulier permettant de les assimiler. Il s'agit ici de la production d'un corps céleste indispensable pour accéder a l'état de conscience du devachan [Note 12]. C'est effectivement une période de gestation qui commence. On se prend à songer que l'Ego tisse, de sa propre substance, une enveloppe éphémère qui va faire revivre tout le côté lumineux de l'homme terrestre, et offrir une libre carrière à ses énergies les plus nobles. Le développement de cet enfant céleste dans la matrice de l'Ego a une durée proportionnée à la qualité spirituelle de l'individu. Pendant cette attente, aucune conscience personnelle.
La Théosophie ne s'étend pas beaucoup sur ce point. Vers la fin de la période de gestation, la conscience se réveille par étapes. Peut-être le temps de s'adapter à l'atmosphère céleste où elle émerge.
C'est maintenant une béatitude sans mélange du devachan [Note 13]. Enfermé dans les images idéales de sa personnalité sublimée, l'Ego va vivre une expérience subjective dont rien ne peut donner une image approchante. L'instant de bonheur terrestre le plus complet, la vision la plus lumineuse ne donnent qu'une pâle idée de l'intensité et de la félicité de cette sorte de rêve, où aucune limite n'existe plus, aucune ombre, aucune contrainte, rien de ce qui mélange ici-bas toujours un peu de fiel à la plus douce ambroisie. Là, tous les élans d'amour généreux, les souhaits non réalisés, les aspirations nobles, les désirs de progrès inassouvis, les appels à la justice divine dans les souffrances que l'on croyait imméritées, en somme toutes les énergies de la vie psychique qui ont quelque support de nature spirituelle, tous les besoins légitimes frustrés sont autant de germes qui vont croître et s'épanouir en visions sublimes, en actions vécues, en réalisations sans cesse plus parfaites.
Isolé dans sa sphère, l'être se voit entouré de ceux qu'il a aimés — la mère choie des enfants idéaux qui lui rendent son amour, le philanthrope sert une humanité enfin heureuse et le musicien goûte à l'infini les harmonies sublimes qu'il avait vainement recherchées. Le fidèle entre dans la lumière du Dieu qu'il a appelé de ses prières, selon les images que sa foi lui avait proposées.
L'Ego médite en lui-même sa dernière incarnation — en dehors des limites du temps et de l'espace. Toujours, un présent intense. Dans cet état indescriptible où la personnalité est enfin heureuse, au-delà de tout ce qu'elle aurait pu imaginer, il n'y a plus aucun contact possible avec les vivants. Mais il est dit que la mort n'est pas un obstacle à la force de l'amour entre les êtres.
C'est ici vraiment que l'enveloppe de l'Ego mérite son nom védantique : gaine-de-félicité.

Le retour à l'incarnation
La fin d'un paradis
Illusion que tout cela ! Temps perdu ! murmure le chercheur d'Absolu. Sans doute, mais étape inévitable et bienfaisante sur la voie de la libération. Si l'homme à l'état incarné était sans cesse conscient de sa nature profonde et se comportait comme un digne ambassadeur du Monarque intérieur, ses actions renforceraient en lui l'empire de ce Roi, il ne se projetterait pas constamment dans des chimères en s'y épuisant — et ce paradis ne serait plus nécessaire.
Il est vrai que ce séjour peut nous retenir au ciel bien longtemps. La Bhagavad-Gîtâ avait dit : de très nombreuses années. Dans le cas de l'aspirant yogi [Note 14].
Pour les hommes que nous sommes, la moyenne de l'intervalle entre deux vies s'établit aux environs de 1.000 à 1.500 ans. Tout étant proportionné à l'ampleur de la moisson d'une vie, on ne peut fixer de chiffre précis, applicable à chaque cas. Dans une maternité, deux enfants qui naissent en même temps ont eu certainement des aventures pré-natales fort différentes : peut-être 300 ans de repos pour l'un, 3.000 pour l'autre. Une chose est sûre : le paradis n'est pas éternel, et l'être qui le vit y traverse diverses phases, comparables à l'enfance et à l'âge mûr. Et un moment arrive où s'épuisent les énergies qui soutenaient l'Ego dans son rêve : progressivement, il s'en dégage. Et la conscience personnelle, qui a eu son heure de gloire, vient à s'éteindre définitivement.
On dit alors que l'âme a traversé le fleuve du Léthé : rien ne reste plus de l'homme ou de la femme qui a vécu jadis sur la terre. Rien, sinon la riche moisson d'expériences humaines que l'Ego a récoltée, et qu'il a ajoutée comme une perle à « un collier précieux — la succession de toutes ses vies antérieures » [Note 15].
Dégagé des dernières images de sa personnalité évanouie, l'Ego jouit de sa pleine liberté, comme un foyer de conscience universelle... avant que l'heure du retour sonne à l'horloge karmique. Les liens magnétiques qui l'unissent à la terre se réaffirment. Une nouvelle incarnation est inévitable. Mais, dans sa liberté un moment retrouvée, il a une vision prospective de la vie qui l'attend et réalise toutes les causes qui y ont conduit. Mme Blavatsky précise : le « fil d'or », voit toutes ses « perles » et il n'en manque pas une.
Cette vision semble avoir lieu juste avant la naissance. L'Ego y perçoit les lignes du futur et leur justice. Il se charge de sa croix : un nouvel enfant est né sur la terre.

Un être tout neuf
Peu de détails précis sur le processus de la conception : il semble que même avant ce moment une certaine connexion s'établisse entre l'Ego et la future mère. Quoi qu'il en soit, l'enfant se développera sur une trame définie par le karma venu à maturité, sur des programmes où se réaffirment les tendances et caractéristiques physiques, psychiques et spirituelles des incarnations précédentes.
Pour la Théosophie, c'est un être tout neuf qui vient au monde, bien que porteur de multiples hérédités — celles de ses parents, de sa race et... de son âme. Cerveau et corps neufs. Corps astral nouveau, où va se constituer un nouveau psychisme. Les bouddhistes avaient raison : c'est une conscience nouvelle qui s'établit dans un nouveau domaine. Rien d'étonnant d'ailleurs à ce que le nouvel être ignore tout de ses prédécesseurs : le souvenir des vies passées lui est inaccessible — étant dans la partie permanente de l'Ego.
Il y a pourtant des exceptions. Ce sont les cas de réincarnation presque immédiate signalés par Mme Blavatsky :
— enfants morts en bas âge : avortements, enfants décédés avant d'avoir vécu une vie d'êtres responsables [Note 16],
— idiots congénitaux (donc irresponsables).
Si on laisse de côté les cas déjà évoqués des yogis et des bodhisattva, qu'arrive-t-il à ces êtres fauchés par la mort, souvent en pleine vitalité ? Les forces ascensionnelles qui les éloigneraient de la terre sont inexistantes, alors que toute la vie qu'ils portent en eux les entraîne au contraire vers l'incarnation.
Ils renaissent donc, mais avec le même corps psychique, les mêmes éléments de personnalité; en particulier, avec la mémoire de leur existence précédente. Et, parfois, ils racontent leurs souvenirs. Les adultes n'en reviennent pas. Le professeur Ian Stevenson a dans ses dossiers plus d'un cas qui se range dans cette description [Note 17].
Ne confondons pas ces exemples avec ceux des hommes grossiers dont l'Ego est rappelé à une incarnation très rapide : ils renaissent en ayant abandonné dans la psychosphère de la terre une coque astrale qui, dans leur cas, peut mettre des siècles à se désintégrer. Un danger public. Notons d'ailleurs que le plus bestial des hommes ne s'incarnera jamais dans un corps animal. La Nature ne revient jamais en arrière [Note 18].
L'Ego ne tombe pas dans n'importe quel corps : le germe idéal de l'enfant à naître n'est sûrement pas fourni par les parents. Et l'Ego est attiré vers eux par des affinités du passé.
Ajoutons, si c'était nécessaire, que parler d'incarnation pour l'Ego est un peu un abus de termes. Cet Être ne descend pas dans un corps de chair pour s'y enfermer. Il n'est pas dans ma main qui écrit, ni dans votre œil qui lit. Mais s'il n'animait pas ce corps de quelque manière, nous ne serions pas des penseurs, réfléchissant à la réincarnation.

[Extrait de l'ouvrage La réincarnation, des preuves aux certitudes,
disponible aux Editions Textes Théosophiques, à Paris] top-iconRetour en Hauttop-icon
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NOTES
1. Ces recommandations, émanant d'un personnage vénéré de Mme Blavatsky, contrastent fortement avec la pratique courante — au Tibet en particulier — consistant à crier à l'oreille d'un mourant les instructions de la religion exotérique.
2. Rien ne peut disparaître de la mémoire de l'Ego. Pour lui ce n'est d'ailleurs pas une mémoire mais « une réalité toujours présente sur un plan qui se trouve au-delà de nos conceptions de l'espace et du temps ».
3. Brihadâranyaka Upanishad :

« Comme un chariot lourdement chargé s'avance en craquant,
Ainsi le soi-du-corps, portant sur lui le soi-de-connaissance, s'en va gémissant
A l'heure de rendre le dernier soupir.
Quand il perd ses forces, par le vieil âge ou la maladie,
De même que la mangue, le fruit du figuier udumbara, ou de l'arbre pippal,
Se détache de la tige,
De même cet être (purusha) se détache de ses membres
Pour regagner son origine...
De même que gardiens de l'ordre, magistrats, écuyers et chefs de villages
Entourent un roi à l'heure de son départ,
De même à l'heure de la fin, toutes les énergies vitales
S'assemblent autour de ce soi, au moment où l'homme va rendre le dernier soupir...
Alors le sommet du cœur s'illumine, et, dans cette splendeur (pradyota), ce Soi (Âtman) s'échappe.
Il quitte le corps par l'œil, par la tête ou quelque autre partie.
La vie s'échappe avec lui et tous les souffles l'accompagnent.
Le Soi est conscience, et c'est conscient qu'il transmigre. »

4. La Clef de la Théosophie, page 177.
5. Ce privilège marque bien que chaque être subit d'une façon personnalisée l'effet d'une loi générale. Les enquêtes auprès des mourants rescapés confirment bien ce point ; la qualité des expériences est très variable : certains ont parlé simplement d'une succession rapide d'images, d'autres ont nettement compris les conséquences à longue portée de leurs actes ; d'autres ont même fait une sorte d'expérience d'omniscience au contact de l'Être de Lumière. Rappelons ici le mot de Mme Blavatsky : l'Ego est presque omniscient, dans sa nature immortelle.
6. Les adeptes du yoga spirituel, qui apprennent à maîtriser et purifier tous leurs instruments, savent passer consciemment sur tous les plans de leur nature et y exercer leurs pouvoirs. Prenons garde à cette tentation du « transfert de la conscience » : devenir actif sur le plan astral, ou psychique, c'est se payer le luxe de créer du karma nouveau qui risque d'être encore plus lourd que le karma terrestre que nous traînons. Sans parler des dangers de l'aventure.
7. Dans les cas spéciaux, il faut ranger les suicidés et les individus décédés de mort violente (exécution capitale, etc.) arrachés à la vie en pleine force et avec d'immenses désirs inassouvis. Ils ne sont morts qu'en apparence mais restent pris dans les remous de la zone la plus sensible de leur psychisme. Si les hommes savaient, ils en finiraient une bonne fois avec la peine capitale. Quant au suicide, ce n'est pas un hasard si les religions l'interdisent.
8. Citons par exemple le cas des accidentés, morts avant le terme de leur programme biologique. La Théosophie suggère la possibilité pour eux d'une période d'attente où s'épuise la réserve de vitalité qui les aurait portés à un âge bien plus avancé. Cette attente se fait dans une semi-inconscience peuplée de rêves paisibles. Sauf si ces individus sont morts avec la haine au cœur, ou pleins de désirs bestiaux.
9. Les théosophes donnent généralement le nom de Kâma loka à cette phase particulière de la vie post mortem.
10. Les skandha sont les attributs de chaque personnalité qui, après la mort, forment la base, pour ainsi dire, d'une nouvelle incarnation karmique.
11. Si l'on tient compte de ce que le « lecteur » (le médium en l'occurrence) peut en « rajouter », de son propre cru, ou en puisant dans le mental des assistants ou encore dans le mental collectif de la Lumière Astrale, on arrive à un ensemble inépuisable de messages possibles en provenance de l'« au-delà ».
12. La Théosophie a appelé cet état exalté le devachan, d'après un mot tibétain emprunté à l'exotérisme bouddhique, où il désigne apparemment le paradis occidental d'Amitabha.
13. Sauf pour le sceptique endurci.
14. Au contraire, un yogi entraîné, un initié, apprend à éviter cette longue période d'assimilation et de repos, pour continuer sans retard sa progression ou, comme le bodhisattva, œuvrer au salut des autres.
15. L'Ego est appelé aussi Sutrâtma, l'Âme-fil qui réunit entre elles toutes les perles du collier un tout. Shankarâchârya précise que la gaine-de-félicité est le produit des bonnes actions accomplies en d'autres existences — ce qui prend tout son sens avec les explications de la Théosophie sur la vie post mortem.
16. On fixe traditionnellement à 7 ans l'âge de raison ; c'est à ce moment que l'influence morale de l'Ego commence à se faire sentir et que l'enfant devient créateur de karma, selon le mot consacré.
17. Par exemple dans son ouvrage Twenty Cases Suggestive of Reincarnation.
18. Par la qualité de sa pensée, l'homme est censé non seulement progresser lui-même mais aider aussi les êtres des règnes inférieurs. Comme il échange constamment des énergies et des substances de toute sorte avec le cosmos, il arrive que ces éléments humains aillent vitaliser des règnes inférieurs en les marquant de leur empreinte, noble ou grossière. L'homme ne s'incarne jamais dans un animal, mais ses « atomes vitaux » peuvent communiquer leur magnétisme au monde animal, s'y « incarner » pour ainsi dire. C'est l'explication théosophique de la superstition de la métempsychose.
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