Lundi 23 Octobre 2017

Mis à jour le Lun. 23 Oct. 2017 à 09:43

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L'aventure posthume

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Le scénario du moment de la mort
Mourir n'est pas aussi simple qu'on le croit. Qu'on envisage l'événement du point de vue du corps autant que de la conscience.
Mme Blavatsky avait déjà signalé (en 1877) qu'il ne fallait pas trop se fier aux apparences. Les signes classiques de la mort qui, à l'époque, autorisaient la rédaction du bulletin de décès n'étaient pas des critères sûrs. Tant que le corps subtil n'a pas relâché ses liens avec le physique, et que les organes vitaux n'ont pas subi de dommages irréparables, un réveil est toujours possible. On s'en est rendu compte avec les techniques modernes de réanimation.
Quant à l'être conscient, le dernier soupir exhalé par le corps ne marque pas la fin de tout. Loin de là. De même qu'au théâtre, une fois tombé le rideau sur la dernière scène, le plateau et les coulisses deviennent le siège d'une grande activité, de même l'homme, quittant la scène du monde, découvre en se retirant dans sa sphère psychique un étrange spectacle, d'une extraordinaire intensité : la revue complète de toute sa vie écoulée. Même en cas de mort violente.
Dans un article publié en 1889 « La mémoire chez les mourants » Mme Blavatsky cite un texte théosophique (datant de 1883) dont l'actualité saute aux yeux après les enquêtes du Dr Moody :
« Au dernier moment, la vie tout entière est reflétée dans notre mémoire : elle émerge de tous les recoins oubliés, image après image, un événement succédant à l'autre. Le cerveau mourant déloge les souvenirs avec une impulsion de la dernière énergie et la mémoire restitue fidèlement chacune des impressions qui lui avaient été confiées pendant la période d'activité du cerveau...
« Aucun homme ne meurt fou ou inconscient — comme l'affirment certains physiologistes. Même un individu en proie à la folie, ou à une crise de delirium tremens, a son instant de parfaite lucidité au moment de la mort, bien qu'il soit incapable de le faire savoir aux assistants. Souvent, l'homme peut paraître mort. Pourtant, après la dernière pulsation, entre le dernier battement de son cœur et le moment où la dernière étincelle de chaleur animale quitte le corps, le cerveau pense et l'Ego passe en revue en quelques brèves secondes l'intégralité de sa vie.
« Aussi parlez tout bas vous qui vous trouvez près du lit d'un mourant, en la présence solennelle de la mort.
« Tout spécialement observez le calme dès que la mort aura posé sa main moite et froide sur le corps. Parlez tout bas, dis-je, de peur de troubler le cours naturel des pensées qui reviennent et d'empêcher l'activité intense du Passé projetant sa réflexion sur le voile du Futur... [Note 1] »
Que se passe-t-il en réalité ? Dans l'article cité, ainsi que dans La Clef de la Théosophie, Mme Blavatsky donne d'importants détails. A l'instant où le corps et les sens physiques cessent leurs fonctions, la conscience de la personne se fraie graduellement une voie d'évasion à travers les couches de son monde psychique (souvent, les mourants « voient » des parents décédés les accueillir avec affection) pour atteindre finalement, en pleine lucidité, une zone spirituelle directement placée sous la lumière propre de l'Ego.
Pendant un court instant, l'ego personnel devient un avec l'Ego individuel et omniscient.
« Si, au moment du grand changement que l'homme appelle la mort, ce que nous désignons comme "la mémoire" semble nous revenir dans toute sa vigueur et sa fraîcheur... ne serait-ce pas dû simplement au fait que, pendant quelques secondes au moins, nos deux mémoires (ou plutôt les deux états de conscience, l'inférieur et le supérieur) se rencontrent pour ne faire qu'une et que le mourant se trouve sur un plan où il n'y a ni passé ni futur mais où tout est en un seul présent ? [Note 2] »
Les descriptions des rescapés de la mort, interrogés par le Dr Moody, concordent étonnamment avec ces explications psychologiques de la Théosophie.
Dans cette extraordinaire expérience de transfert de la conscience terrestre jusqu'au plan de l'Ego, ce dernier a été perçu comme un Être de Lumière, plein d'amour et de bienveillance. Les témoins assurent : une compréhension mutuelle s'établit d'emblée, dans un dialogue sans mot. Comment s'en étonner ? La personnalité a été tout au long de son existence comme une branche soutenue par le tronc vivant de l'Ego. A l'heure où la sève se retire, elle retrouve la source dont elle n'avait jamais été séparée.
C'est aussi à ce moment que s'illumine le sommet du cœur, comme l'a enseigné la Brihadâranyaka Upanishad [Note 3].

L'instant de vérité
Observons bien les conditions de la vision : au seuil même de la mort, plus d'émotion, plus de crainte ni de projet. La pleine lumière. En un clin d'œil, le mourant se révèle à lui-même.
« Mais cet instant suffit pour lui montrer tout l'enchaînement des causes qui ont opéré sa vie durant. Il se voit et se comprend tel qu'il est, dépouillé de toute flatterie et cessant d'être dupe de ses propres illusions. Il lit sa vie en spectateur qui contemple l'arène qu'il quitte ; il sent et reconnaît la justice de toute la souffrance qu'il a subie [Note 4]. »
Sans exception, chacun vit un jour cet instant de vérité. Parfois même, c'est le film de plusieurs vies successives qui se déroule à l'œil intérieur d'hommes bons et saints [Note 5] : « ils reconnaissent alors la loi de karma dans toute sa majesté et sa justice... ».
Tous ceux qui ont vécu cette expérience, et ont eu la chance de revenir, affirment avoir perdu toute crainte de la mort. Et la vie a pris désormais le sens nouveau d'une partie à jouer avec ferveur. Sur deux tableaux : comprendre et aimer. C'est précisément sur cette double voie — jñâna (connaissance) et bhakti (amour et service dévotionnels) — que l'Ego pousse sa personnalité sur l'échiquier terrestre — si elle veut bien obéir à ses sollicitations.

L'aventure posthume
Et après ?
Personne, dit-on, n'est revenu pour décrire la suite de l'aventure posthume.
L'homme ordinaire qui vit rivé à son corps physique est bien incapable de s'en passer pour penser et vouloir, alors que certains mystiques tibétains s'exercent, dit-on, au transfert de la conscience hors de ce corps. Ce qui leur permet de traverser le Bardo (la période post mortem) en voyageurs avertis [Note 6]. En attendant cet exploit futur, M. Dupont meurt bel et bien. La séparation définitive qui se produit entre l'âme personnelle et son soutien de chair entraîne une désorganisation profonde : la machinerie psychique est mise hors service pour un temps.
Quelles que soient les conditions du décès, mort naturelle ou violente, survenant dans l'enfance ou à un âge avancé, et que l'homme soit bon, mauvais ou indifférent la conscience le quitte aussi soudainement que la flamme quitte la mèche quand on la souffle. Le matérialiste triomphe ?
Détrompons-nous. Il faut le temps que des mécanismes naturels se déclenchent pour organiser dans le corps psychique, « choqué » par la mort, une espèce de « cerveau » assez structuré pour autoriser une vague conscience personnelle à ce niveau. Mme Blavatsky a fait cette suggestion : « Le corps astral qui, pendant la vie est recouvert de l'enveloppe physique grossière, devient à son tour — une fois que la mort physique l'a libéré de cette carapace — la coquille qui abrite un autre corps plus éthéré. »
Cette élaboration commence aussitôt après la mort. Un tel processus se répète à chaque transition quand la conscience passe d'une sphère à l'autre. « Mais l'âme immortelle... ne change jamais, et reste indestructible. »
Rappelons ici ce que nous avons appris de l'Inde : le décédé doit se constituer un corps spécial (deha ou sharîra) pour goûter les jouissances ou souffrances post mortem. En fait, on le voit, ce corps est plutôt une base intérieure de conscience, un champ psychique assez structuré pour y recevoir les expériences propres au plan abordé.
La conscience personnelle va-t-elle d'ailleurs se réveiller complètement à chaque étape avant de rejoindre sa source ?
La réponse est non. En général. Il y a des exceptions [Note 7]. Et des exceptions aux exceptions [Note 8].
Cette disposition de la Nature est d'ailleurs fort heureuse. Car le monde de la mort est un monde d'effets que subit la conscience, sans pouvoir exercer le contrôle de la volonté. Et il se trouve que la traversée de l'univers psychique, ou astral, n'est pas de tout repos.

Un étrange creuset d'alchimiste
Faisons le point : le corps subtil privé de son prolongement physique n'est plus d'aucune utilité pour l'Ego. Commence alors un phénomène de rejet de cette enveloppe qui a fait son temps, et est vouée à la décomposition. Mais en se dégageant de cette entrave, l'Ego va entraîner avec lui — un peu comme un puissant aimant attire la limaille de fer en suspension dans un liquide — toutes les énergies psychiques du corps astral qui sont en harmonie avec sa nature. Une image plus poétique est celle du cygne (Hamsa) de la légende indienne qu'on dit capable de séparer, pour s'en nourrir, le lait de l'eau.
Cette phase est capitale : elle permet à l'Ego de réunir tout le butin spirituel de la vie qui vient de s'écouler. Il paraît que cette opération, qui finalement ampute l'animal psychique de ses forces vives, ne se fait pas sans mal. Ce n'est pas une idéale décantation. On peut évoquer un creuset d'alchimiste où travaille une masse en fusion pour aboutir à séparer le métal pur de ses scories. Mais ici nous n'avons pas affaire à des éléments inertes : la séparation des énergies terrestres et célestes est un processus... énergique.
Il est question d'une sorte de lutte à mort, un combat suprême entre les deux pôles de la personnalité. C'est qu'il y a une énorme force psychique cachée dans nos passions, nos désirs insatisfaits, notre attachement farouche à la terre.
De toutes les régions du kâma loka des bouddhistes, cette zone astrale où a lieu cette expérience purgatorielle, est bien celle où les énergies de kâma (le désir) se déchaînent de toute leur force [Note 9], jusqu'au moment de la seconde mort qui libère l'Ego de son fardeau.
S'il existe un jugement des morts, ne serait-ce pas à ce point du kâma loka qu'il se situe ? Il est vrai qu'il y a eu déjà la vision panoramique de la vie à l'heure dernière. Une vision globale, impartiale, mais sans condamnation. Ici, au contraire, l'âme personnelle est dans la balance. Tout l'agrégat des énergies psychiques d'une vie entière va-t-il être abandonné comme un inutile rebut dont rien ne mérite d'être sauvegardé ? Ou bien se trouvera-t-il, dans toute cette masse, quelque filon d'humanité spirituelle à exploiter par l'Ego, pour l'intégrer à sa nature impérissable ?
Sauf exception, dans le cas d'êtres grossiers et méchants dont la personnalité se réveille et s'active dans le climat de ce kâma loka, l'homme n'assiste pas consciemment à cette tempête, qui serait pour lui un inutile cauchemar — de même que la nature le préserve de sentir la désagrégation de son corps physique avant la mort.
Dans son aventure posthume, l'homme normal — ni ange ni bête — ne souffre pas les tortures dont le menace l'exotérisme des religions. Et dans le kâma loka, il ne purge pas une peine en attendant de mériter le ciel : il se dépouille de tout ce qui ne peut y entrer.
Les peines viendront plus tard, dans la prochaine incarnation, où les conséquences des actes erronés se présenteront dans des conditions où l'homme complet, avec une intelligence et une volonté actives, pourra y faire face en mobilisant toutes ses ressources. Dans les conditions mêmes où il a engagé sa responsabilité karmique dans la vie précédente.
En attendant, la mort est une phase de repos et d'intense assimilation pour l'Ego.
Quant au corps psychique abandonné après la seconde mort, il est voué à la désagrégation. On lui donne le nom imagé de coque astrale (en anglais : astral shell) pour signifier qu'il est vide de toute conscience humaine. Ce n'est qu'une enveloppe bourrée d'énergies de désir (un kâma rûpa). Privée de toute intelligence et de sens moral, elle conserve cependant, comme une bande magnétique, toutes les informations relatives à la personnalité défunte — en fait, tous les skandha [Note 10] y sont comme photographiés. Qu'un médium se mette en rapport avec une pareille entité — en lui offrant les services de sa propre constitution humaine — il donnera l'illusion parfaite aux assistants d'être relié à l'esprit vivant d'un décédé. Mémoire des faits, intonation de la voix, façon d'écrire, de dessiner, tics, habitudes — toute l'information est là, comme dans une cassette de haute fidélité. Il suffit de l'activer par le canal d'un « lecteur » convenable [Note 11]. Pendant ce temps-là, l'Ego est loin. Si l'on peut dire.

Une naissance au ciel
Sauf si l'Ego n'a rien pu glaner — auquel cas la réincarnation presque immédiate est inévitable — une nouvelle métamorphose va se produire.
Les éléments spirituels soutirés à la personnalité vont maintenant induire l'élaboration par l'Ego d'un cadre particulier permettant de les assimiler. Il s'agit ici de la production d'un corps céleste indispensable pour accéder a l'état de conscience du devachan [Note 12]. C'est effectivement une période de gestation qui commence. On se prend à songer que l'Ego tisse, de sa propre substance, une enveloppe éphémère qui va faire revivre tout le côté lumineux de l'homme terrestre, et offrir une libre carrière à ses énergies les plus nobles. Le développement de cet enfant céleste dans la matrice de l'Ego a une durée proportionnée à la qualité spirituelle de l'individu. Pendant cette attente, aucune conscience personnelle.
La Théosophie ne s'étend pas beaucoup sur ce point. Vers la fin de la période de gestation, la conscience se réveille par étapes. Peut-être le temps de s'adapter à l'atmosphère céleste où elle émerge.
C'est maintenant une béatitude sans mélange du devachan [Note 13]. Enfermé dans les images idéales de sa personnalité sublimée, l'Ego va vivre une expérience subjective dont rien ne peut donner une image approchante. L'instant de bonheur terrestre le plus complet, la vision la plus lumineuse ne donnent qu'une pâle idée de l'intensité et de la félicité de cette sorte de rêve, où aucune limite n'existe plus, aucune ombre, aucune contrainte, rien de ce qui mélange ici-bas toujours un peu de fiel à la plus douce ambroisie. Là, tous les élans d'amour généreux, les souhaits non réalisés, les aspirations nobles, les désirs de progrès inassouvis, les appels à la justice divine dans les souffrances que l'on croyait imméritées, en somme toutes les énergies de la vie psychique qui ont quelque support de nature spirituelle, tous les besoins légitimes frustrés sont autant de germes qui vont croître et s'épanouir en visions sublimes, en actions vécues, en réalisations sans cesse plus parfaites.
Isolé dans sa sphère, l'être se voit entouré de ceux qu'il a aimés — la mère choie des enfants idéaux qui lui rendent son amour, le philanthrope sert une humanité enfin heureuse et le musicien goûte à l'infini les harmonies sublimes qu'il avait vainement recherchées. Le fidèle entre dans la lumière du Dieu qu'il a appelé de ses prières, selon les images que sa foi lui avait proposées.
L'Ego médite en lui-même sa dernière incarnation — en dehors des limites du temps et de l'espace. Toujours, un présent intense. Dans cet état indescriptible où la personnalité est enfin heureuse, au-delà de tout ce qu'elle aurait pu imaginer, il n'y a plus aucun contact possible avec les vivants. Mais il est dit que la mort n'est pas un obstacle à la force de l'amour entre les êtres.
C'est ici vraiment que l'enveloppe de l'Ego mérite son nom védantique : gaine-de-félicité.

Le retour à l'incarnation
La fin d'un paradis
Illusion que tout cela ! Temps perdu ! murmure le chercheur d'Absolu. Sans doute, mais étape inévitable et bienfaisante sur la voie de la libération. Si l'homme à l'état incarné était sans cesse conscient de sa nature profonde et se comportait comme un digne ambassadeur du Monarque intérieur, ses actions renforceraient en lui l'empire de ce Roi, il ne se projetterait pas constamment dans des chimères en s'y épuisant — et ce paradis ne serait plus nécessaire.
Il est vrai que ce séjour peut nous retenir au ciel bien longtemps. La Bhagavad-Gîtâ avait dit : de très nombreuses années. Dans le cas de l'aspirant yogi [Note 14].
Pour les hommes que nous sommes, la moyenne de l'intervalle entre deux vies s'établit aux environs de 1.000 à 1.500 ans. Tout étant proportionné à l'ampleur de la moisson d'une vie, on ne peut fixer de chiffre précis, applicable à chaque cas. Dans une maternité, deux enfants qui naissent en même temps ont eu certainement des aventures pré-natales fort différentes : peut-être 300 ans de repos pour l'un, 3.000 pour l'autre. Une chose est sûre : le paradis n'est pas éternel, et l'être qui le vit y traverse diverses phases, comparables à l'enfance et à l'âge mûr. Et un moment arrive où s'épuisent les énergies qui soutenaient l'Ego dans son rêve : progressivement, il s'en dégage. Et la conscience personnelle, qui a eu son heure de gloire, vient à s'éteindre définitivement.
On dit alors que l'âme a traversé le fleuve du Léthé : rien ne reste plus de l'homme ou de la femme qui a vécu jadis sur la terre. Rien, sinon la riche moisson d'expériences humaines que l'Ego a récoltée, et qu'il a ajoutée comme une perle à « un collier précieux — la succession de toutes ses vies antérieures » [Note 15].
Dégagé des dernières images de sa personnalité évanouie, l'Ego jouit de sa pleine liberté, comme un foyer de conscience universelle... avant que l'heure du retour sonne à l'horloge karmique. Les liens magnétiques qui l'unissent à la terre se réaffirment. Une nouvelle incarnation est inévitable. Mais, dans sa liberté un moment retrouvée, il a une vision prospective de la vie qui l'attend et réalise toutes les causes qui y ont conduit. Mme Blavatsky précise : le « fil d'or », voit toutes ses « perles » et il n'en manque pas une.
Cette vision semble avoir lieu juste avant la naissance. L'Ego y perçoit les lignes du futur et leur justice. Il se charge de sa croix : un nouvel enfant est né sur la terre.

Un être tout neuf
Peu de détails précis sur le processus de la conception : il semble que même avant ce moment une certaine connexion s'établisse entre l'Ego et la future mère. Quoi qu'il en soit, l'enfant se développera sur une trame définie par le karma venu à maturité, sur des programmes où se réaffirment les tendances et caractéristiques physiques, psychiques et spirituelles des incarnations précédentes.
Pour la Théosophie, c'est un être tout neuf qui vient au monde, bien que porteur de multiples hérédités — celles de ses parents, de sa race et... de son âme. Cerveau et corps neufs. Corps astral nouveau, où va se constituer un nouveau psychisme. Les bouddhistes avaient raison : c'est une conscience nouvelle qui s'établit dans un nouveau domaine. Rien d'étonnant d'ailleurs à ce que le nouvel être ignore tout de ses prédécesseurs : le souvenir des vies passées lui est inaccessible — étant dans la partie permanente de l'Ego.
Il y a pourtant des exceptions. Ce sont les cas de réincarnation presque immédiate signalés par Mme Blavatsky :
— enfants morts en bas âge : avortements, enfants décédés avant d'avoir vécu une vie d'êtres responsables [Note 16],
— idiots congénitaux (donc irresponsables).
Si on laisse de côté les cas déjà évoqués des yogis et des bodhisattva, qu'arrive-t-il à ces êtres fauchés par la mort, souvent en pleine vitalité ? Les forces ascensionnelles qui les éloigneraient de la terre sont inexistantes, alors que toute la vie qu'ils portent en eux les entraîne au contraire vers l'incarnation.
Ils renaissent donc, mais avec le même corps psychique, les mêmes éléments de personnalité; en particulier, avec la mémoire de leur existence précédente. Et, parfois, ils racontent leurs souvenirs. Les adultes n'en reviennent pas. Le professeur Ian Stevenson a dans ses dossiers plus d'un cas qui se range dans cette description [Note 17].
Ne confondons pas ces exemples avec ceux des hommes grossiers dont l'Ego est rappelé à une incarnation très rapide : ils renaissent en ayant abandonné dans la psychosphère de la terre une coque astrale qui, dans leur cas, peut mettre des siècles à se désintégrer. Un danger public. Notons d'ailleurs que le plus bestial des hommes ne s'incarnera jamais dans un corps animal. La Nature ne revient jamais en arrière [Note 18].
L'Ego ne tombe pas dans n'importe quel corps : le germe idéal de l'enfant à naître n'est sûrement pas fourni par les parents. Et l'Ego est attiré vers eux par des affinités du passé.
Ajoutons, si c'était nécessaire, que parler d'incarnation pour l'Ego est un peu un abus de termes. Cet Être ne descend pas dans un corps de chair pour s'y enfermer. Il n'est pas dans ma main qui écrit, ni dans votre œil qui lit. Mais s'il n'animait pas ce corps de quelque manière, nous ne serions pas des penseurs, réfléchissant à la réincarnation.

[Extrait de l'ouvrage La réincarnation, des preuves aux certitudes,
disponible aux Editions Textes Théosophiques, à Paris] top-iconRetour en Hauttop-icon
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NOTES
1. Ces recommandations, émanant d'un personnage vénéré de Mme Blavatsky, contrastent fortement avec la pratique courante — au Tibet en particulier — consistant à crier à l'oreille d'un mourant les instructions de la religion exotérique.
2. Rien ne peut disparaître de la mémoire de l'Ego. Pour lui ce n'est d'ailleurs pas une mémoire mais « une réalité toujours présente sur un plan qui se trouve au-delà de nos conceptions de l'espace et du temps ».
3. Brihadâranyaka Upanishad :

« Comme un chariot lourdement chargé s'avance en craquant,
Ainsi le soi-du-corps, portant sur lui le soi-de-connaissance, s'en va gémissant
A l'heure de rendre le dernier soupir.
Quand il perd ses forces, par le vieil âge ou la maladie,
De même que la mangue, le fruit du figuier udumbara, ou de l'arbre pippal,
Se détache de la tige,
De même cet être (purusha) se détache de ses membres
Pour regagner son origine...
De même que gardiens de l'ordre, magistrats, écuyers et chefs de villages
Entourent un roi à l'heure de son départ,
De même à l'heure de la fin, toutes les énergies vitales
S'assemblent autour de ce soi, au moment où l'homme va rendre le dernier soupir...
Alors le sommet du cœur s'illumine, et, dans cette splendeur (pradyota), ce Soi (Âtman) s'échappe.
Il quitte le corps par l'œil, par la tête ou quelque autre partie.
La vie s'échappe avec lui et tous les souffles l'accompagnent.
Le Soi est conscience, et c'est conscient qu'il transmigre. »

4. La Clef de la Théosophie, page 177.
5. Ce privilège marque bien que chaque être subit d'une façon personnalisée l'effet d'une loi générale. Les enquêtes auprès des mourants rescapés confirment bien ce point ; la qualité des expériences est très variable : certains ont parlé simplement d'une succession rapide d'images, d'autres ont nettement compris les conséquences à longue portée de leurs actes ; d'autres ont même fait une sorte d'expérience d'omniscience au contact de l'Être de Lumière. Rappelons ici le mot de Mme Blavatsky : l'Ego est presque omniscient, dans sa nature immortelle.
6. Les adeptes du yoga spirituel, qui apprennent à maîtriser et purifier tous leurs instruments, savent passer consciemment sur tous les plans de leur nature et y exercer leurs pouvoirs. Prenons garde à cette tentation du « transfert de la conscience » : devenir actif sur le plan astral, ou psychique, c'est se payer le luxe de créer du karma nouveau qui risque d'être encore plus lourd que le karma terrestre que nous traînons. Sans parler des dangers de l'aventure.
7. Dans les cas spéciaux, il faut ranger les suicidés et les individus décédés de mort violente (exécution capitale, etc.) arrachés à la vie en pleine force et avec d'immenses désirs inassouvis. Ils ne sont morts qu'en apparence mais restent pris dans les remous de la zone la plus sensible de leur psychisme. Si les hommes savaient, ils en finiraient une bonne fois avec la peine capitale. Quant au suicide, ce n'est pas un hasard si les religions l'interdisent.
8. Citons par exemple le cas des accidentés, morts avant le terme de leur programme biologique. La Théosophie suggère la possibilité pour eux d'une période d'attente où s'épuise la réserve de vitalité qui les aurait portés à un âge bien plus avancé. Cette attente se fait dans une semi-inconscience peuplée de rêves paisibles. Sauf si ces individus sont morts avec la haine au cœur, ou pleins de désirs bestiaux.
9. Les théosophes donnent généralement le nom de Kâma loka à cette phase particulière de la vie post mortem.
10. Les skandha sont les attributs de chaque personnalité qui, après la mort, forment la base, pour ainsi dire, d'une nouvelle incarnation karmique.
11. Si l'on tient compte de ce que le « lecteur » (le médium en l'occurrence) peut en « rajouter », de son propre cru, ou en puisant dans le mental des assistants ou encore dans le mental collectif de la Lumière Astrale, on arrive à un ensemble inépuisable de messages possibles en provenance de l'« au-delà ».
12. La Théosophie a appelé cet état exalté le devachan, d'après un mot tibétain emprunté à l'exotérisme bouddhique, où il désigne apparemment le paradis occidental d'Amitabha.
13. Sauf pour le sceptique endurci.
14. Au contraire, un yogi entraîné, un initié, apprend à éviter cette longue période d'assimilation et de repos, pour continuer sans retard sa progression ou, comme le bodhisattva, œuvrer au salut des autres.
15. L'Ego est appelé aussi Sutrâtma, l'Âme-fil qui réunit entre elles toutes les perles du collier un tout. Shankarâchârya précise que la gaine-de-félicité est le produit des bonnes actions accomplies en d'autres existences — ce qui prend tout son sens avec les explications de la Théosophie sur la vie post mortem.
16. On fixe traditionnellement à 7 ans l'âge de raison ; c'est à ce moment que l'influence morale de l'Ego commence à se faire sentir et que l'enfant devient créateur de karma, selon le mot consacré.
17. Par exemple dans son ouvrage Twenty Cases Suggestive of Reincarnation.
18. Par la qualité de sa pensée, l'homme est censé non seulement progresser lui-même mais aider aussi les êtres des règnes inférieurs. Comme il échange constamment des énergies et des substances de toute sorte avec le cosmos, il arrive que ces éléments humains aillent vitaliser des règnes inférieurs en les marquant de leur empreinte, noble ou grossière. L'homme ne s'incarne jamais dans un animal, mais ses « atomes vitaux » peuvent communiquer leur magnétisme au monde animal, s'y « incarner » pour ainsi dire. C'est l'explication théosophique de la superstition de la métempsychose.
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Karma

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La loi de Karma, ou Action, est l'un des principaux enseignements de la philosophie orientale. Cette loi y est affirmée comme étant universelle, ayant sa racine, ou sa base, dans l'expiration (action) et l'inspiration (ré-action) de Brahm, le Grand Souffle ou le Moteur Invisible, par le mouvement duquel, dans la matière (substance), toutes choses sont émanées.

Il y a une chose que nous pouvons déduire de l'Action, c'est la Ré-action. Ce fait montre le processus de Karma. La loi de Karma se manifeste sur ou dans différents plans de la vie et diffère selon le plan où elle agit. Newton exprima un mode d'action de Karma, sur le plan physique, quand il formula sa première loi du mouvement, à savoir : « l'Action et la Réaction sont égales et de sens opposés ». Les physiologistes et les psychologues nous disent que cette loi se vérifie dans le domaine des émotions et dans les actions et réactions du système nerveux également. La Bible occidentale exprime Karma pour le plan moral quand elle dit : « Ne vous trompez pas ; on ne se moque pas de Dieu. Ce que vous avez semé, vous le récolterez » (1). Cette causalité éthique, cette conséquence morale, cette conservation et inter-corrélation de l'énergie mentale, morale, et psychique, c'est aussi Karma.

Nous pouvons imaginer que lorsqu'un homme accomplit une action égoïste, ou pense de façon égoïste, cela pénètre dans un monde mouvant d'éther subtil, en tant que vibration spécifique, teintée, pour ainsi dire, par sa coloration mentale et morale, comme imprimée dans la vibration particulière qui est la sienne. Nous pouvons l'imaginer comme débouchant avec une énergie inépuisable dans cet éther qui répond puissamment au tremblement d'une pensée, et affectant ainsi, comme nous le dit la science, les lointaines étoiles par sa palpitation dynamique. Aux confins d'un système, cette énergie doit revenir, et réagir, naturellement selon la ligne de moindre résistance, jusqu'à la sphère ou base de laquelle elle est partie, et qui la ré-attire puissamment avec tout ce qu'elle a rassemblé sur elle-même dans le cours de ce long voyage, en affectant de diverses façons l'acteur, le créateur, vers qui elle est revenue. Ce processus de retour n'a pas toujours lieu dans la même courte vie humaine. C'est pourquoi nous avons la loi de réincarnation comme compagne et extension de Karma. L'âme est ré-attirée vers la vie sur terre, encore et encore, par le retour et le réveil de ses énergies en sommeil, auto-engendrées et attachées aux plans matériels de l'être. La Substance une, Akasha, Mûlaprakriti, l'Aether — appelez-la comme vous voudrez — ce d'où toutes les choses ont évolué, est, par l'effet de sa constitution atomique et de ses lois magnétiques, le grand Agent de Karma. Par son effet, toutes les choses et tous les êtres qui y sont immergés et en sont saturés deviennent les instruments mineurs de cette loi.

Karma est en fait l'Action et la Réaction, comme nous l'avons dit. Tout ce qui est, a été, ou sera produit, arrive en vertu de cette loi de Cause et d'Effet. Toute Action est le résultat d'une Action précédente. Sa justice est parfaite, son équilibre est immuable. Cette loi fait en sorte que toutes choses retourneront à leur source. Parmi les myriades de causes secondaires, ses ajustements et réajustements précis sont sans erreur, parce que chaque action a son équilibre et son effet propres.

Imaginez l'inverse du cas ci-dessus, et imaginez un homme sans égoïsme, n'agissant qu'avec le sens du devoir, et en accord avec la Loi d'évolution tendant vers le progrès. Comme avec cette lumière il voit que l'humanité est une et indivisible, ses actions ne seront pas colorées par sa personnalité. Elles ne créeront pas de courant contraire et particulier de discorde dans le milieu éthérique, et arriveront dans l'océan harmonieux de vie, tout autour de nous, en ondes aussi universelles que les siennes. Ne portant aucune impression personnelle, elles n'ont pas de raison de retour à la sphère de cet homme, qui alors pulse avec l'harmonie environnante et s'étend à l'éternel.

Certaines personnes disent que Karma est « cruel » parce qu'il « punit ceux qui font le mal sans connaître la loi karmique ». Mais Karma ne punit pas ! C'est un discours incorrect et erroné. Comment l'Action peut-elle punir ? L'Action comporte sa réaction, c'est tout. Une action égoïste ne peut réagir comme une bonne action, pas plus qu'un pépin de pomme ne peut donner un figuier ! Nous devons nous attendre à recevoir notre propre action en retour. Lorsqu'un enfant inconscient met sa main dans le feu, nous ne disons pas que le feu est cruel parce qu'il brûle l'enfant. Nous reconnaissons là l'action d'une loi sur le plan physique. Nous la respectons comme telle. Mais Karma est aussi une loi qui agit sur de nombreux autres plans et ne peut être effacée ou évacuée, pas plus que le feu ne peut l'être. L'adulte qui s'est brûlé souffre plus que l'enfant parce que son imagination entre en jeu. Celui qui fait sciemment un acte égoïste, défiant Karma, souffrira en réaction, sur les plans moral et mental, alors que, celui qui a mal agi, en ignorant la loi de Karma, aura probablement à supporter de moindres effets.

Toute Action est karmique et entraîne un nouveau karma. Les actions des hommes et des nations ; les conditions sociales ; les difficultés mentales, la joie, la peine, la vie, la mort, la santé, la maladie, l'émotion enthousiaste et la souffrance ; toutes sont des effets d'actions précédentes, que ce soit celles d'individus humains, de nations ou de races. Nous supportons une part du Karma national et en souffrons comme membre de la nation pour des actes que nous n'avons pas commis personnellement. Mais Karma — nos actions passées — nous a mis à cette place et dans cette nation, avec ces conséquences, même si, en Devachan, il y aura une compensation pour l'individu qui n'a pas mérité de telles épreuves pour sa propre personne.

Nous entendons parler d'« interférer avec karma » mais cela est absurde et impossible. Si pour l'un, c'est la pénitence et la souffrance qui lui sont accordées, pour un autre ce sera la possibilité de soulager cette souffrance. Il peut se faire, que par votre Karma, vous soyez menacé de dures conséquences et que, de mon côté, j'en sois exonéré. La souffrance, par ailleurs, est aussi un moyen d'expansion et de progrès de l'âme, si bien qu'elle peut constituer un « bon » Karma, alors qu'une situation dans le confort matériel et l'exonération de tout chagrin, se révèle souvent désastreuse pour l'âme en l'amenant à s'enfermer en elle-même. Plus désastreux encore est le refus de la sympathie et de l'aide aux autres lorsque, retenus par de froids raisonnements, nous nous interdisons de « souffrir avec tout ce qui vit » (2). Nous ne pouvons écarter la loi Karmique. Elle peut être retardée, mais elle reviendra avec d'autant plus de force.

La Loi est divine. Ce n'est pas nous qui la faisons. Nous mettons seulement en mouvement des causes que cette Loi préexistante d'Action et de Réaction nous renvoie comme des effets. Nous générons ces causes et, face à elles, nous exerçons notre libre arbitre jusqu'à ce que la multiplication de ces causes réagisse, et paralyse notre volonté.

Dans les actions seulement se fait l'enregistrement de tous les faits et pensées. Leurs impressions sur la Substance Une constitue le vrai livre du Jugement. Ainsi, Karma est le seul Juge légitime. Lui seul peut, de façon correcte, punir ou récompenser, car en lui seul réside le plein discernement. De même que le véritable Amour consiste dans la parfaite Justice, également impartiale envers tous, ainsi en est-il de la loi de l'Amour universel. Lui seul donne l'impulsion à l'âme, à travers l'expérience de la souffrance du Soi, pour l'épanouissement dans l'Impersonnel et l'Universel.

Cependant, il y a une façon d'échapper à Karma, c'est en le devenant soi-même. Le Devoir accompli pour lui-même, sans intérêt pour les résultats, (car seul le Devoir nous appartient — les conséquences se trouvent dans le Grand Brahm) en agissant ou en renonçant à l'action, parce que c'est cela qu'il faut faire, de cette façon, par notre dévotion intérieure, nous devenons un avec cette Loi à laquelle nous obéissons. N'étant plus jamais ses instruments inconscients, nous sommes alors ses agents conscients, comme une partie de cette Loi, en gardant en nous-mêmes et mettant en pratique sa première grande injonction :

« L'inaction dans un acte de miséricorde devient une action dans un péché mortel » (3).

Jasper Niemand (4) – F.T.S.
The Path, avril 1891.

Notes :
(1) [Saint Paul dans, l'Epître aux Galates 6, 7]
(2) [La Voix du Silence, pages 68 à 70 – Éd. Textes Théosophiques]
(3) [La Voix du Silence, page 47 – Éd. Textes Théosophiques.]
(4) [jasper Niemand est le nom de plume de J. Campbell VerPlanck]

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Un point de vue de théosophes américains et la guerre (de 1914-1918) et la paix

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[Traduction d'un article de février 1918 intitulé « How Are Theosophists To Look At The War ? », paru dans la revue américaine Theosophy (Vol. 6, n°4, pp. 145 à 148),]
Les éditeurs de TheosophyUn correspondant [américain] écrit :
« Je voudrais que vous m'aidiez à bien comprendre le problème de la Grande Guerre [la guerre de 1914-18]. Comment les Théosophes doivent-ils la considérer ? Devons-nous lever notre chapeau devant Wilson ? Tout ce qu'il fait est-il correct ? Notre pays a-t-il raison ou tort ? La Belgique ne récolte-t-elle pas ce qu'elle mérite ? Je suis enclin à être un « pacifiste », mais est-ce la bonne attitude ? J'ai critiqué les Chrétiens en guerre, et leurs vaines prières pour l'arrêter ; mais quand le monde entier combat l'Empereur, et que la somme de haine est énorme, est-ce que le pouvoir de la pensée peut, d'une manière ou d'une autre, agir favorablement – puisque « les pensées sont matérielles » ? Parfois je me demande si mes idées personnelles sont correctes et, afin d'être un Théosophe cohérent, je voudrais savoir comment je dois considérer la guerre et les troubles actuels ? »

 


 

Certaines idées incluses dans la réponse au correspondant, ci-dessus, pouvant intéresser d'autres étudiants, la revue Theosophy publie, ci-après, des extraits de la lettre qui lui a été adressée en retour:

Vous désirez savoir comment les Théosophes doivent considérer la guerre. Et bien, ils doivent la considérer telle quelle est. Ils ne l'ont pas provoquée. Ils doivent laisser les théories de côté et faire face à la situation avec sagesse.

Sommes-nous supposés lever notre chapeau devant Mr. Wilson (1) ? Tout ce qu'il fait est-il correct ? Nous n'avons pas à lever, métaphoriquement ou pas, notre chapeau pour quoi que ce soit ou qui que ce soit, mais nous devrions être capables d'applaudir, partout, le discours et l'action juste de n'importe qui. Nous devons être impersonnels dans ce domaine si nous voulons mettre en pratique les doctrines que nous étudions et enseignons.

Tout ce qu'il fait est-il correct ? Comme tout autre humain, il doit sans aucun doute commettre des erreurs, mais depuis que la guerre a été déclarée par l'Amérique, sa conduite générale a été dans la bonne direction, en montrant non seulement une largeur de vue et une force de caractère, mais aussi une intention générale d'agir pour le meilleur de tous les peuples.

Nous devons nous rappeler qu'il n'a pas déclaré la guerre. Il fut contraint, pour ainsi dire, par le sentiment de la nation. Les droits des peuples, à travers le monde, à s'administrer eux-mêmes étaient menacés et atteints par l'entente Allemande, et un danger commun à toute la civilisation s'était dressé.

Notre gouvernement, même imparfait, est basé sur la Fraternité, l'égalité des droits pour tous, la liberté de penser et d'entreprendre dans toutes les directions qui concerne le bien général. Cette base ne peut pas être développée correctement si elle ne s'applique qu'à notre nation, ou aux individus qui la composent ; elle doit concerner tous les peuples, si nous ne voulons pas être traités d'égoïstes, reniant nos propres principes.

En tant que nation, nous sommes tenus de défendre et d'aider tous les peuples qui, en tant que parties intégrantes d'une même humanité, luttent contre l'oppression. Tant d'un point de vue théosophique, que du consensus d'opinion général, nous faisons actuellement tout ce que nous pouvons pour détruire la possibilité d'usurper les droits fondamentaux de l'humanité.

Le sentiment que « notre pays a raison ou tort » est aussi stupide et mauvais que pour quelqu'un de dire : « Moi, j'ai raison ou tort ». C'est exactement ce sentiment qui a permis à l'Allemagne, et aux Allemands, de persister aussi longtemps, et qui a aveuglé son peuple à la perception des droits des autres peuples. Alors que si chacun de nous pense, « je suis mon pays » et s'efforce de voir ce qui est juste et le fait, alors « mon pays sera juste ». Comme toujours, dans un cas, le bien et le vrai ne sont que des perceptions individuelles ; alors que les considérations qui incluent tout, sont justes pour tous.

Si nous disons que la « Belgique a reçu ce qu'elle méritait », alors continuons dans cette attitude et disons qu'il en est de même pour l'Allemagne, la France, l'Angleterre et l'Amérique, ainsi que pour les américains qui n'en aiment pas les résultats. Soyons cohérents dans toutes nos pensées. Cependant, cette attitude nous mène nulle part et elle doit être mal fondée. Considérons ce que dit la Bhagavad Gîtâ [ch. IV, v. 8] : « Je [Krishna] m'incarne d'âge en âge, pour la sauvegarde du juste, la destruction du méchant et le rétablissement de la justice ». Cette injonction est tout autant la base de l'action, spirituelle et morale, de l'individu, qu'elle l'est pour ces Grands Êtres qui « s'incarnent d'âge en âge ». « Ce qui est en haut, est comme ce qui est en bas ».

Actuellement, les Pacifistes sont les gens les plus illogiques, inconsistants et égoïstes de ce pays ou de tout autre. Tous les peuples désirent la paix, car elle fournit la condition normale qui permet le progrès ; mais lorsqu'un individu, une nation, ou plusieurs nations conspirent et agissent de manière à perturber cette condition normale, les autres ne peuvent préserver la paix en disant qu'ils sont opposés à la guerre. Selon un dicton : « L'homme doit combattre le démon par le feu, qu'il comprend, et non pas par l'eau bénite, qu'il ne comprend pas. »

La guerre dans laquelle nous sommes actuellement engagés, est une guerre pour la fraternité et elle est une reconnaissance de la fraternité. L'Amérique aurait pu, pour un temps, se tenir égoïstement à l'écart de la guerre, et permettre à l'oppression d'imposer sa volonté sur un grand nombre ; mais, si cela avait été possible, il serait arrivé un temps où le karma de son impitoyable conduite serait retombé directement sur elle. Car en s'abstenant, elle aurait nié et ignoré la fraternité des Hommes. Déjà, tel qu'il en est, ce pays a accru la durée et les horreurs de la guerre en ne s'éveillant pas plus tôt à une perception vraie.

C'est le bien-fondé de l'action de l'Amérique qui plait aux Théosophes ; c'est l'esprit d'abnégation de son peuple qui donne de l'espoir à cette grande nation, et à travers elle, au monde entier. L'objectif global de l'étude théosophique et de sa mise en pratique est d'éveiller, partout, l'humanité au sens de la responsabilité individuelle face au mal. Karma n'est pas seulement l'effet des pensées et des actions passées, mais c'est aussi l'opportunité présente de mettre en œuvre des idées droites et justes, et des actions qui contribuent au bien de tout ce qui vit.

Quant à haine, elle n'est jamais bonne. Si quelqu'un hait l'Empereur ou les Allemands, il ne fait qu'ajouter de la force à la « haine » ; mais si sa haine est dirigée de manière impersonnelle contre le mal conséquent aux pensées et actions mauvaises, alors il peut, et devrait s'efforcer d'éveiller, chez les acteurs fautifs, la conviction que de telles idées et actions sont erronées, et ne peuvent prévaloir. Dans tout cela, il ne « haït personne » ; il n'a pas de haine, au sens courant du terme, dans son cœur ; il évite une plus grande propagation du mal ; et ainsi, non seulement il protège l'innocent et le faible, mais il empêche au coupable d'encourir une rétribution karmique pire. Il travaille pour la Paix de tous les peuples, sans se préoccuper de ses sacrifices personnels, car il voit et sait que « rien n'est gagné dans ce monde, ou dans tout autre, sans sacrifice ».

À propos des motifs – il n'y a pas de doute que de nombreux motifs ont animé notre peuple, générant ensemble un résultat commun. En tant qu'individus, nous devrions reconnaître qu'il est ignoble de faire la guerre à cause de la crainte de ce qui pourrait nous arriver si nous ne la faisions pas. C'est l'excuse de l'Allemagne pour ses déprédations, et si nous prenons cette position, nous ne sommes moralement pas meilleurs que les Allemands. Il est également ignoble de baser notre action nationale en considérant que les intérêts de notre nation sont supérieurs à ceux des autres pays. C'est encore un des motifs de l'Allemagne. Nous, qui avons été, par notre karma, pratiquement forcés de prendre part à cette guerre mondiale, nous pouvons à travers elle, et par les sacrifices qu'elle implique, apprendre la leçon de la Fraternité de l'Humanité ; ou, nous pourrons lorsque la paix extérieure sera restaurée, reprendre nos idées nationales égoïstes antérieures, et semer les graines pour de futures guerres encore plus terribles. Le choix sera le nôtre.

Pour paraphraser une parole bien connue : « le moment est venu pour tous les hommes, bons et vrais, de venir en aide à l'Humanité », et d'oublier pour toujours tout égoïsme personnel et national. Le moment est maintenant venu de nouer des liens de fraternité durable entre tous les peuples. À travers nos idéaux universels et notre exemple, nous avons une opportunité, qui se présente que très rarement, d'élever l'humanité à un niveau plus élevé et meilleur de compréhension du but de la vie, et à une existence bien plus heureuse et en progrès. Cependant, nous devons avec Arjuna [B.G., II, v. 37, 32], nous « résoudre à combattre » et apprendre les leçons que la bataille enseigne, nous rappelant qu'il s'agit « d'un combat non prémédité et glorieux, que seuls peuvent obtenir les soldats favorisés du sort ».

Note (1) : [Thomas Woodrow Wilson, président des États-Unis de 1912 à 1920, contribua de façon déterminante à la fondation de la S.D.N. (Société des Nations). Cette contribution lui valut le prix Nobel de la paix en 1919. Par la suite, le Congrès américain, dans une attitude isolationniste, refusera que les États-Unis adhèrent à la S.D.N., affaiblissant ainsi cette institution et la rendant incapable d'empêcher les tragédies européennes qui suivront. — N.d.T.]

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La lutte pour l'existence

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[Article publié par H.P. Blavatsky dans la revue Lucifer d'avril 1889, sous le titre « The Struggle for Existence »]

La mère de la vie est la mort. Cette vérité n'est nulle part plus évidente que dans le règne animal ; la vie des plus forts est soutenue par la vie des plus faibles, et la survivance des plus aptes s'affirme par les cris des malheureux inaptes et mutilés. Le monde occidental a longtemps cherché la solution de cette énigme douloureuse que Dame Nature, le Sphinx des âges, pose à son seigneur et maître, l'homme.

On a donc trouvé nécessaire pour satisfaire l'intellectuel moyen, de proposer une explication qui éclairerait ce problème déroutant, et que les principaux représentants du mental de la race, procédant selon les méthodes de l'époque, ont soigneusement dénommé l'énigme « La lutte pour l'existence », s'abstenant de toutes explications supplémentaires, inutiles, et sachant fort bien que le public qui demande qu'on pense pour lui, acceptera volontiers l'étiquette comme une réponse légitime à l'énigme, et la répètera charmé, d'un air entendu, charmant à son tour d'autres êtres par la magie de sa consonance, et en fera usage comme d'une formule mantrique pour reléguer les antagonistes dans les limbes de l'impopularité.

Et pourtant, bien que le pourquoi de cette grande lutte reste toujours un mystère aussi grand, la réponse que l'on tente de faire est d'une grande valeur par la concision avec laquelle elle formule la loi du Toujours Devenir. Elle s'applique à tous les règnes, et surtout à l'homme, le couronnement de la synthèse du tout. Toutefois, à ce point, il se produit un nouveau développement, et quand l'humanité atteint l'équilibre de son cycle évolutif, et que chaque race et chaque individu arrivent au point tournant de la roue d'Ezéchiel, une nouvelle lutte pour l'existence surgit, et nous trouvons dieu et l'animal combattant pour l'existence dans l'homme. Actuellement, à la fin du dix-neuvième siècle, nous voyons cette lutte mortelle dans toute l'ardeur de sa furie, se poursuivant au cœur des cités surpeuplées et dans l'individualisme outré de la compétition moderne.

Grandiose et magnifique, en vérité, fut l'enfance de la race blanche où les progrès matériel et intellectuel ont follement rivalisé de vitesse côte à côte ; témoin la conquête de presque toute la surface du globe par l'esprit d'entreprise et d'aventure, qui se réjouit, tel un géant de ses prouesses physiques : témoin aussi la conquête de la vapeur et les triomphes toujours nouveaux remportés par l'homme sur la maîtresse électricité. Mais l'enfant ne peut toujours rester enfant, et la race s'approche de la maturité ; le dieu s'éveille et la lutte pour l'existence commence avec une âpre sévérité.

Tout d'abord quelques unités de la race, de ci de là, s'éveillent vaguement au sentiment qu'ils ne sont pas séparés du tout, ils sympathisent avec leurs semblables, ils se réjouissent avec eux. Même chez l'animal, les premiers rudiments de renoncement sont esquissés par la nature, comme on le voit dans l'amour maternel des femelles, et la formation de communautés collectives. Dans les races inférieures (Note 1), l'homme répète cette leçon de la nature, et l'animal étant prédominant, se perfectionne lentement ; dans les races d'un type supérieur, de nouvelles impulsions généreuses contenant le germe du sacrifice se développent graduellement. Il faut toutefois se souvenir que les races sont signalées dans cet ordre uniquement afin de faciliter l'exposé du développement du renoncement dans une monade, et non d'après leur genèse naturelle. Jusqu'à présent, la race blanche en tant que race, ou, en d'autres mots, l'individu moyen de la race, a développé les subtilités de sa nature animale jusqu'à leur dernière limite ; et il prend maintenant contact avec le divin. C'est uniquement en élargissant l'aire de ses intérêts et de ses sympathies que l'individu peut s'épandre dans le divin pour devenir un avec l'amour universel dont l'esprit est renoncement.

Nous pouvons prendre des exemples dans la vie quotidienne qui montrent clairement l'évolution de cette qualité divine. Nous voyons l'homme purement égoïste qui ne se soucie de rien, pourvu qu'il ait ses plaisirs, et qu'une fois marié, il développe sa générosité, mais elle est limitée à sa femme et à ses enfants ; dans d'autres cas, cette sympathie s'étend aux amis et à la famille ; et dans d'autres cas encore, elle va plus loin jusqu'à englober le fanatique ou le bigot, religieux ou patriotique, qui combat pour sa secte ou son pays, comme la femelle lutte pour ses petits, que la cause soit bonne ou mauvaise. Et ici, mentionnons les instruments des passions et des ruses nationales qui sont des maux nécessaires ; car la race étant encore dans sa jeunesse, et très semblable à l'animal, elle ne reconnaît pas encore la règle du sacrifice personnel dans les relations entre ses sous-races constitutives, et elle requiert donc que l'individu serve son pays dans ses guerres et intrigues politiques, en limitant son idéal moral au niveau de la race. Ce sont là quelques types d'évolution des affections de l'homme-animal, soit dans son développement individuel, soit dans les modifications provenant du développement de la race. Dans la plupart des cas, de tels types représentent un simple élargissement de l'égoïsme, ou tout au moins, on peut les rattacher à des causes égoïstes, ou à l'espoir d'une récompense. Toutefois, si nous nous élevons sur l'échelle de maturité humaine, nous trouvons des êtres qui témoignent du dieu latent dans l'homme, dans leurs pensées, leurs paroles, et leurs actes de renoncement divin. La prérogative de leur divinité se manifeste d'abord en actes de charité réelle, par pitié pour leurs semblables qui souffrent, ou par suite d'un sentiment intuitif de devoir, le premier signe de l'accession à la responsabilité divine, et à la réalisation de l'unité de toutes les âmes. « Je suis le gardien de mon frère », tel est le cri de Caïn repentant, et de l'appel divin de retour au Paradis perdu. A ce cri, la lutte pour l'existence animale commence à céder le pas à la lutte pour l'existence divine. En étendant notre amour à tous les hommes, ou même aux animaux, nous nous réjouissons et nous pleurons avec eux, et élargissons notre âme vers l'Un qui toujours souffre et se réjouit avec tous, en une béatitude éternelle où le plaisir de la joie et la douleur du chagrin n'existent pas.

Ainsi, en chaque homme la puissante bataille fait rage, mais les chances du combat ne sont pas les mêmes en chacun – chez certains, les armées animales se réjouissent follement de leur triomphe ; chez quelques autres, l'armée glorieuse du dieu a gagné une victoire silencieuse, mais chez la vaste majorité, surtout maintenant, au point d'équilibre du cycle racial, la bataille fait rage et nul n'en connaît encore l'issue. L'heure est donc venue de montrer que la bataille ne se livre pas uniquement dans les hommes, mais dans l'Homme, et que l'issue de chaque combat individuel est inextricablement liée à celle de la grande bataille qui elle, ne laisse aucun doute, car le divin est par nature, union et amour, l'animal, discorde et haine. Soulignez donc hardiment cette vérité. Ce ne sont pas là de vaines paroles, ni l'utopie imaginaire d'un rêveur, mais une vérité pratique. Car, en quoi l'homme diffère-t-il de l'animal ? N'est-ce pas par son pouvoir d'association et de combinaison ? C'est pourquoi il vit en communauté et développe la responsabilité. D'où jaillissent les racines de la société, sinon de l'aide mutuelle et de l'échange de services ? Et si la race offre à l'individu les avantages d'une telle combinaison perfectionnée par des âges d'expérience amère, ceux qui sont les fils aînés de la race et jouissent de telles organisations ne doivent-t-ils pas au moins une dette de reconnaissance à leur mère, et en retour de la fortune amassée dans les larmes et les gémissements par leurs ancêtres, ne paieront-t-ils pas le privilège, en plaçant l'expérience du passé à intérêts, et en répartissant le revenu acquis, entre leurs frères plus pauvres qui sont également les fils d'une même mère ? Et dans cette race famille, il y a beaucoup de pauvres, de pauvres physiques, de pauvres mentaux, de pauvres moraux. Comment donc les frères plus riches aideront-t-il les autres ? En déversant de l'or parmi les masses ? En obligeant chacun à étudier les arts et les sciences ? En révélant la vérité toute nue au monde ? Non, car alors ces enfants pauvres de la race seraient enchaînés au lieu d'êtres libres ! Examinons donc le problème.

Dans l'évolution de toutes les sociétés humaines, nous trouvons le facteur des castes ; dans l'enfance de la race, la caste est réglée par la naissance, un héritage des civilisations passées, dans les races antérieures. Graduellement toutefois, la caste de naissance cède le pas à la caste grandissante de l'argent, et par conséquent les possessions matérielles deviennent l'étalon de valeur de l'individu, étant donné que la race est plongée d'autant plus profondément dans les intérêts matériels et a atteint son point de développement le plus haut sur le plan matériel. Mais le zénith du matériel est le nadir du spirituel ; la loi de progrès avance calmement avec la roue du temps, et la nature qui ne fait jamais de bonds, développe un nouvel étalon de valeur, l'intellectuel, que nous voyons déjà s'affirmer maintenant en proportion de son adaptation à la compréhension moyenne et à l'idéal matériel des temps, pour être à son tour remplacé par la caste de la valeur réelle où le développement spirituel de la race sera complètement établi. Ceci sera toutefois l'œuvre d'âges, et pour l'humanité en général, ce processus ne peut être aisément accéléré, car il est impossible de changer la loi naturelle de l'évolution qui procède en spirales ne revenant jamais sur elles-mêmes. Cependant à certaines périodes de ces cycles, un moule ou prototype est projeté, et grâce à lui s'esquisse vaguement un type de l'humanité à son état parfait. La race blanche entre maintenant dans une telle période, et le type parfait de l'humanité sera donné par ceux qui, appartenant soit à la caste financière ou intellectuelle, et comprenant le but de l'évolution tout en étant capables de détruire l'illusion du temps en transportant l'avenir dans le présent, étendront libéralement les bienfaits de leur caste aux parias de la race, et les approchant avec sympathie, acquerront une connaissance pratique de leur misère, et s'efforceront d'éveiller la divinité latente, qui sommeille en eux.

Armés de l'épée du sacrifice de soi-même, la possession dûment acquise de l'homme-Dieu, ayant comme mot de passe le bien de l'humanité, ils devront se dresser contre les forces de l'individualisme et de l'égoïsme, et mettre à l'épreuve, à l'aide de cette pierre de touche, toutes les institutions de la race, surtout celles à peine issues de la matrice du temps, puis les comparant à cet idéal, ils se demanderont toujours : « Ceci tend-il à réaliser une fraternité universelle ? » Dans la négative, ils s'efforceront d'empêcher ces forces d'agir à l'encontre du courant de juste progrès, et doucement, silencieusement, ils les rétabliront dans leur cours normal ; mais si la tentative contribue au bien de tous, ils fortifieront par tous les moyens, l'enfant chétif, et veilleront avec un tendre soin sur son berceau. Or, le sentier du progrès véritable englobe l'amélioration de l'individu, de la nation, de la race et de l'humanité ; et conservant présent à l'esprit le dernier de ces buts, le plus grandiose, la perfection de l'homme, ils rejetteront tout progrès apparent de l'individu qui s'accomplirait aux dépens de son semblable. Dans la vie réelle, l'évolution de ces facteurs : l'individu, la race et la nation, est si intimement unie, que ce serait une erreur de favoriser l'un au dépens de l'autre ; mais comme il n'est possible de voir qu'une face d'un objet à la fois, il est nécessaire de suivre le cours du progrès le long d'une ligne particulière, dans un but de simplification et de compréhension générale. En ce qui concerne l'individu, il faudrait étendre à tous les grands progrès sanitaires dont jouit la classe financière ; les bains publics et des aires de jeux, des concerts gratuits et des conférences devraient être fournis, les musées et les galeries de peinture devraient être ouverts aux heures où les travailleurs pourraient les visiter ; et il faudrait encourager la création de clubs d'athlétisme et d'amélioration mutuelle parmi les pauvres. Toutes ces réformes seraient aisées si seulement un faible pourcentage de la richesse énorme du pays qui reste inemployée maintenant était généreusement dépensé dans un esprit de sacrifice. Malheureusement, peu d'hommes parmi les riches réalisent l'unité latente de l'homme, et on laisse le soin d'élaborer de tels plans à ceux qui, manquant de la plus grande puissance des temps, sont entravés parce qu'il n'y a pas d' « argent » dans l'entreprise. Mais si on pouvait trouver de tels hommes, et employer en ce sens l'argent superflu du pays, quel ne serait pas le progrès de l'individu ! La santé se développerait et le goût s'affinerait ; un milieu sain favoriserait une pensée saine ; la vue de monuments artistiques et scientifiques amènerait plus de raffinement et créerait le respect de soi-même.

Mais, dira-t-on, si l'on prélève de l'argent dans ce but, le travail manquera dans un autre domaine, et ainsi la misère des ouvriers augmentera, et d'autre part, les avantages offerts aux masses accroîtront leur besoin de plaisirs et les rendront plus mécontents encore. On verra bien vite cependant, que les œuvres et les institutions destinées au bien public, procureront la même quantité de travail, et de plus, ces entreprises étant d'ordre simple et sobre, offriront un emploi à un plus grand nombre d'ouvriers que si cet argent avait été engagé dans un ouvrage plus raffiné et plus luxueux. Il ne faut pas craindre non plus à ce que ceci fasse naître du mécontentement dans les masses ; car des hommes au cœur et à l'esprit assez large pour instaurer de telles réformes feraient preuve d'un même esprit en toutes choses et donneraient l'exemple dans leur vie privée, d'une conduite sobre et abstinente ; l'extravagance et la gloriole cesseraient, de sorte que les toilettes voyantes et les habitudes de luxe de la caste riche ne provoqueraient plus la misérable imitation de la part des parias, d'un luxe de mauvais goût et de vices dégradants, car les pauvres imitent les riches, et si les bars à la mode du West End manquaient de clientèle, les cabarets des impasses ne feraient pas de si bonnes affaires. C'est le goût dépravé des riches qui a fait que l'artisan s'imagine devoir consommer un succédané de viande pour maintenir ses forces, et ainsi, au prix de dépenses bien au-delà de ses maigres ressources, il adopte un régime qui abîme ses organes et dérange son organisme. Et si l'on ne peut conseiller un changement soudain de régime, au moins peut-on recommander l'absorption modérée de viande, et demander à ceux qui souhaitent la santé physique et morale de la race, de donner une preuve de la possibilité de se maintenir en bon équilibre. Laissant de côté tous les arguments tirés de sources qui ne sont généralement pas accréditées, tels que les codes moraux des grands instructeurs du passé, et la synthèse de toutes les expériences, physiques, psychiques et spirituelles, nous pouvons, en appui au débat, citer l'avis unanime des membres de la Faculté de Médecine selon lequel une quantité réduite de viande améliorerait la santé générale, et beaucoup des maux ordinaires sont dus uniquement à un excès de nourriture carnée en particulier et à une suralimentation en général ; tandis que l'analyse chimique prouve d'une façon décisive, que l'alimentation végétale, surtout les céréales, contient beaucoup plus de principes nutritifs que la nourriture animale.

De plus, si le sentiment de dégradation qui s'attache à l'accomplissement de travaux domestiques était supprimé, par le fait que les castes riches et intellectuelles rempliraient elles-mêmes ces fonctions, ou du moins, en encourageant toute invention et en favorisant tout effort qui tendrait à adoucir ces travaux, beaucoup d'ennuis qui affligent journellement nos ménagères et taxent leur budget, disparaîtraient et mettraient fin au problème difficile de la question des servantes. Le non-sens actuel du service domestique serait supprimé, et au lieu d'un millier de petits dos courbés sur un millier de petits fourneaux, préparant un millier de petits dîners, nous aurions un système coopératif pratique qui supprimerait les petits ennuis domestiques, qui détruisent l'harmonie de tant de foyers.

Si l'on adoptait de telles mesures sanitaires, nous verrions les capacités physiques et mentales se maintenir dans la vieillesse, au lieu de croire, comme on le fait généralement, que l'homme cesse d'être utile vers quarante ou cinquante ans, et qu'il ne lui reste plus qu'à mener une vie inactive et de faiblesse générale. Naturellement, ceci concerne l'individu en général car nous avons assez d'exemples de génies qui continuent leurs travaux jusqu'aux derniers moments de leur vie ; ceux-ci toutefois, pratiquent intuitivement ou naturellement, la modération et la simplicité de l'alimentation, et donnent souvent des preuves d'abstinence extraordinaire.

Ainsi donc, si les leaders accrédités de la société pratiquaient une telle modération dans leur vie privée, leurs fidèles ne seraient pas poussés aux excès ; et même si l'animal régnait encore en maître parmi les masses, ses folies ne seraient pas honteusement encouragées par les excès des gens respectables.

Ainsi, les exigences matérielles de toutes les classes seraient mises sur un même pied, et l'on aurait une base sur laquelle construire un édifice stable de progrès national tendant vers la réalisation de l'unité humaine. Entre temps, l'évolution mentale de toutes les classes avancerait aussi à grands pas, et les impulsions données à l'étude et au développement du goût artistique, mettraient en avant les vrais génies de la nation, et ne limiteraient plus le recrutement des hautes professions à la caste riche, sans tenir compte des capacités individuelles. Le faux idéal actuel de goût disparaîtrait aussi complètement que les décorations récentes et extraordinaires des maisons, et la simplicité de l'ornement intérieur amènerait, en l'harmonie avec le milieu, à une harmonie dans la pensée et les sentiments. Qui, par exemple, pourrait composer un poème ou trouver l'inspiration dans un salon surchargé de décoration de style moderne, avec ses collections hétérogènes et multicolores de bric-à-brac et de pacotilles ? Tandis que placé dans un milieu harmonieux et en suivant un tel mode de vie, l'individu développerait en lui les plus larges instincts de sa nature, et la fleur du sacrifice de soi, trouvant un sol qui lui convient, fleurirait dans le cœur de beaucoup, et en détruisant ainsi toute étroitesse de jugement, et en créant un intérêt de plus en plus vaste pour le bien-être général, elle produirait de nouvelles organisations et institutions sociales ; le ton de la nation s'élèverait, et la vrai valeur deviendrait la norme d'appréciation parmi les hommes.

De plus, comme nous avons déjà une preuve qu'un tel idéal est vaguement ressenti, dans toutes les nations de race blanche, dans le mécontentement croissant de presque toutes les classes sur l'état existant des choses, il ne faudrait pas qu'une nation ne resta isolée. Mais la vague du progrès atteignant simultanément toutes les sous-races de la race devrait créer un désir général d'établir de saines relations entre les nations, et fortifier tous les efforts en vue d'unir les unités les plus importantes en un tout harmonieux. En outre, la croyance en l'unité essentielle de toutes les âmes, créerait une insatisfaction plus prononcée sur l'état existant des relations sociales entre les sexes, les potentialités de la femme seraient étudiées et on lui donnerait l'opportunité de se développer, ce qui jusqu'à présent lui était refusé. La simple justice exigerait qu'on appliquât le même ostracisme aux catins masculins que celui dont on accable aujourd'hui avec tant de sévérité la femme seule ; et ou bien la tolérance qui est accordée aux hommes, est également accordée aux femmes, ou bien l'éveil à l'idéal moral supérieur et à la sagesse humaine, amènera la fin de la prostitution par la suppression de la demande. Pour préparer le sol dans lequel pourrait se réaliser cette perfection, il serait nécessaire d'étendre aux femmes tous les bienfaits de l'éducation intellectuelle ; d'encourager et de conseiller la pratique des exercices athlétiques aux jeunes filles et d'y pourvoir dans les écoles publiques ; de veiller jalousement à la santé des femmes travailleuses par des améliorations sanitaires dans toutes les usines et les lieux de travail, et de parer aux maux résultant de longues heures d'activité sédentaire dans des atmosphères polluées. De plus, il faudrait que les jeunes filles actuelles des classes moyennes inférieures ou de parents aux revenus limités puissent se faire une position dans la vie, au lieu d'être obligées, à l'encontre de leur volonté et de leur instinct le plus noble, d'entrer sur le marché matrimonial, et de gagner leur pain quotidien au prix d'une maternité qu'elles ne désirent pas.

Sans aucun doute le développement d'associations internationales d'aide mutuelle, non basées sur le simple intérêt personnel, paraîtra actuellement, à la majorité, comme le comble de la folie ; mais lorsque la race aura donné des preuves valides par ses institutions sociales, de l'efficacité de la méthode, ce changement de base deviendra une chose possible. La diffusion de l'instruction et la possibilité d'étudier des auteurs dans les textes originaux, et d'avoir directement accès aux faits, dissiperaient rapidement les nuages des préjugés nationaux et sectaires. Et la naissance du Dieu intérieur rendrait impossible l'empoisonnement des jeunes intelligences par le virus du dogmatisme, de l'orgueil et de la passion nationale d'antan. Virus, qui abonde dans les manuels théologiques et historiques orthodoxes de notre époque. Les triomphes passés du côté animal de chaque nation, seraient uniquement considérés comme des exemples de l'obscuration du côté spirituel ; bien qu'ils permirent progressivement à l'économie de la nature de faire luire plus glorieusement le soleil de l'humanité par le contraste avec l'obscurité passée. Ainsi, il ne serait plus nécessaire d'entretenir des armées et des flottes puissantes, et la somme énorme économisée de la sorte pourrait contribuer à de multiples améliorations nationales, et indiquer la voie qui leur permettrait à chacun de s'élever du niveau animal au niveau divin.

Il serait trop long d'esquisser même succinctement les possibilités de coopération internationale qui, à leur tour, s'étendraient à la coopération entre les races dont les potentialités dépassent toute description, et atteindraient cette réalisation dont la Société Théosophique a planté le premier germe visible et conscient, en s'efforçant de former le noyau d'une fraternité de l'humanité sans distinction de race, de croyance, de sexe, de caste ou de couleur . Ce que pourront être les potentialités de cette humanité glorieuse, nul autre que l'étudiant de la Science de la Vie ne peut le concevoir, car lui seul peut percevoir les efforts des Frères Aînés de la Race pour aider leurs frères plus pauvres.

Aspirons donc au divin, en nous, dès maintenant, et combattons l'animal, afin de pouvoir discerner l'ami de l'ennemi dans la grande bataille et éveillés au cri de « Tu es le gardien de ton frère », ceignons le bouclier et le gilet protecteur pour la cause de la divine Unité de l'Humanité dans la Lutte pour l'Existence.

PHILANTHROPOS

Traduit en français dans la revue Théosophie, volume V, n°1, septembre 1929.

[Note (1) : Dans cet article, comme en général en Théosophie««, le mot race est à comprendre soit dans le sens de l'humanité entière, soit dans le sens de la culture, des idéaux ou de l'âme d'un peuple, ou d'une nation. Le mot est utilisé en dehors de considérations relatives à la physiologie humaine, et sans pensée raciste. Pour la Théosophie la famille humaine est une Unité. Il n'y a ni race supérieure, ni race inférieure au sens strict du terme, comme on peut le lire en particulier dans la Doctrine Secrète, l'ouvrage majeur de H.P. Blavatsky. Les théories basées sur une prétendue race pure et supérieure sont sans fondement et étrangères à la Théosophie.]